Fin mai 2026, dix-sept départements français étaient placés en vigilance orange canicule — en mai, un phénomène qualifié d’inédit par Météo-France. Les urgences ont enregistré une hausse des hyperthermies et des déshydratations dans toutes les classes d’âge. La conclusion qui s’est imposée dans le débat public est connue : nous ne sommes pas prêts.
Avec le changement climatique, la situation va continuer à se dégrader. Le rapport The Lancet Group Lancet Countdown in Europe, publié le 22 avril 2026, et réalisé par soixante-cinq chercheurs issus de 46 institutions — dont l’ Inserm pour la France – montre qu’environ 62 775 personnes sont mortes de la chaleur en Europe en 2024. 99,6 % des régions surveillées ont enregistré une hausse de la mortalité attribuable à la chaleur entre 2015 et 2024 par rapport à 1991-2000, soit en moyenne 52 décès supplémentaires par million d’habitants et par an. Les alertes sanitaires liées aux épisodes de chaleur extrême ont progressé de 318 % sur la même période.
Comment font Séville ou Athènes ?
Pourtant, les températures enregistrées lors de l’épisode de mai en France ne sont pas, en soi, hors des capacités humaines d’adaptation. Des millions de personnes vivent en permanence dans des villes où ces températures constituent la normale estivale — Séville, Athènes, Tokyo, Phoenix, Marrakech. Même en France, l’habitant de Montpellier ou de Marseille les subit chaque été sans que les services d’urgence s’effondrent. La raison en est simple : il s’y est préparé. Son logement, sa ville, ses habitudes, ses systèmes de santé y sont adaptés. C’est inclus dans la définition de « canicule » elle-même : les seuils de Météo France varient selon les zones. Ce qui déclenche une vigilance orange à Rennes ou à Paris serait une semaine ordinaire d’été à Marseille. La canicule n’est pas une température absolue. C’est un écart à ce pour quoi on est préparé.
Ce qui révèle la canicule de mai 2026, ce n’est pas que la chaleur est insurmontable. C’est que nous avons construit nos maisons, nos villes et nos politiques pour un autre climat — et que nous n’avons pas encore engagé la transformation qu’implique celui qui arrive.
Pourquoi des températures que d’autres pays gèrent deviennent-elles létales en France ? Une partie de la réponse se trouve dans l’expression qui désigne la resistance à la chaleur, et que l’on trouve dans nos réglementations thermiques, dans les diagnostics de performance énergétique, dans les cahiers des charges des bureaux d’études. Cette expression, c’est le « confort d’été ».
Appeler cela du confort, c’est mal poser le problème. Les travaux de l’Inserm sur la canicule de 2003 ont établi que la chaleur dans les logements est le principal facteur de mortalité lors des épisodes thermiques extrêmes — bien davantage que l’exposition en plein air. Les quartiers les plus denses, les moins végétalisés, avec les bâtiments les plus anciens, présentent une surmortalité significativement plus élevée. Ce n’est pas une question de confort. C’est une question de survie à l’intérieur de son propre domicile.
La canicule : combien de mort ?
Or, notre parc immobilier a été construit et rénové avec une priorité : la performance hivernale. Conserver la chaleur. Limiter les déperditions. Les « passoires thermiques » — environ 5 millions de logements classés F ou G — ont concentré l’essentiel de l’effort politique et financier depuis dix ans (Je ne discute pas ici des faiblesses évidentes du diagnostic de performance énergétique ou DPE)
Mais les dispositifs qui limitent les déperditions en hiver bloquent aussi la ventilation nocturne indispensable au rafraîchissement. Une isolation renforcée qui retient le froid en janvier retient aussi la chaleur en juillet. En voulant éradiquer les “passoires thermiques”, on a produit des « bouilloires thermiques ». Selon des données du ministère de la Transition écologique reprises en mai 2026, environ 400 000 logements rénovés depuis 2019 présenteraient des risques avérés de surchauffe estivale.
La réglementation environnementale 2020 (RE2020) a fait un pas en introduisant l’indicateur DH — degrés-heures d’inconfort. En dessous de 350 DH, le logement est jugé conforme ; au-dessus de 1 250 DH, il est non conforme, ce qui correspond à environ 25 jours d’inconfort par an. C’est mieux que rien. Mais l’indicateur intègre comme référence une séquence caniculaire représentative de l’été 2003 — comme si cet été-là était encore l’exception à anticiper, et non le nouveau plancher à partir duquel calibrer.
À cela s’ajoute le phénomène des îlots de chaleur urbains : dans les grandes agglomérations, la température peut dépasser de 5 à 8 °C celle des zones périurbaines pendant les nuits de canicule. C’est précisément la nuit que la mortalité augmente le plus — l’organisme n’a pas de période de récupération thermique. L’urbanisme dense et minéralisé transforme la ville en amplificateur du risque.
Les solutions existent. Les protections solaires (volets, vélums,…) extérieures réduisent jusqu’à 60 % les apports de chaleur. Les toitures végétalisées ou à haute réflectance modifient le bilan thermique à l’échelle d’un quartier. La végétalisation des espaces publics fait baisser les températures de surface de plusieurs degrés.
Et puis, il y a la climatisation qui reste taboue pour une partie du public, surtout à gauche, au nom de sa consommation énergétique et de l’effet d’îlot de chaleur qu’elle aggrave en rejetant sa chaleur vers la rue. Ces objections sont réelles. Mais elles deviennent inaudibles quand on les oppose aux 62 775 morts européens de la chaleur en 2024. Les populations du pourtour méditerranéen, celles du Golfe, du Texas ou du Japon ne s’en passent pas — et leur mortalité par canicule est structurellement plus faible que la nôtre.
Reglementer pas interdire
Une climatisation bien dimensionnée, alimentée par de l’électricité décarbonée, utilisée de façon ciblée pour les populations vulnérables et les bâtiments à forte inertie thermique, n’est pas un luxe climaticide : c’est un dispositif médical. Ce qui manque, c’est un cadre d’usage — pas son interdiction. A cela s’ajoute que la géothermie de surface — sondes verticales ou capteurs horizontaux couplés à une pompe à chaleur — permet de produire du froid en puisant dans la fraîcheur stable du sol, sans rejet thermique dans l’air ambiant : un solution vertueuse !
La chaleur à 33 °C en mai n’est pas une catastrophe naturelle inévitable. C’est une température que des villes préparées gèrent tous les étés. La question n’est pas de savoir si l’on peut s’y adapter. C’est de décider quand on commence.
Cercle Promodul/Inef4, « Îlot de chaleur urbain et santé : agir sur le bâti », avril 2026 — Fédération Française du Bâtiment, « RE2020 : confort d’été et indicateur DH »