L’épisode de canicule que nous avons vécu aura un mérite. Celui de trancher définitivement la question de l’importance de la climatisation. Ce qu’une partie de la gauche ou des écologistes a longtemps condamné devient — sous l’effet du changement climatique — indispensable.
Ce 19 juin, le maire de Paris Emmanuel Grégoire a ainsi annoncé l’achat de 1 200 climatiseurs pour les écoles de la capitale. Pendant plus d’une décennie, la Ville de Paris avait soutenu l’exact contraire. La climatisation y était présentée comme un « confort individuel devenu pollution collective » ou une « maladaptation » au changement climatique. Ce revirement est tardif, après des années perdues à transformer une question technique en marqueur politicien.
Tandis que la Ville justifiait son inaction, la Région et Île-de-France Mobilités transformaient les transports en commun. Depuis 2019, tous les bus commandés intègrent une climatisation « douce », calibrée pour ne pas surconsommer ; mi-2025, près de 60 % des bus étaient climatisés, l’objectif étant d’atteindre 100 % des 10 500 véhicules d’ici 2030. Les RER et Transiliens sont climatisés ou équipés de ventilation réfrigérée à 73 %. Le métro plafonne encore à 36 % mais le renouvellement sera achevé en 2032. Ce n’est pas parfait et quelques rames seront arrêtées pendant la canicule car les infrastructures souffrent elles aussi de la chaleur. Mais c’est une trajectoire : un objectif chiffré, un calendrier, un effort. Exactement ce qui a manqué côté Ville.
Une climatisation sociale et écologique
La climatisation des transports illustre plusieurs contresens de l’écologie bien-pensante. Le premier est social. Une récente étude de l’Institut Paris Region montre en effet que la fréquentation des transports en commun décroche nettement en cas de fortes chaleurs : jusqu’à −20 % dans les bus, −12 % dans le RER, −8 % dans le métro. Et la principale stratégie d’évitement est le télétravail. Ceux qui s’épargnent le bus surchauffé sont les cadres qui peuvent travailler à distance. Restent dans la chaleur ceux qui n’ont pas ce privilège : caissières, soignants, ouvriers, agents d’entretien, livreurs. La climatisation des transports n’est pas un confort de nanti ; c’est, à l’inverse, un dispositif qui protège ceux qui n’ont ni télétravail, ni résidence secondaire.
Le deuxième est écologique. Une canicule qui vide les transports ne supprime pas les déplacements : elle les reporte en partie vers la voiture individuelle climatisée, et bien plus polluante. Refuser de rafraîchir les transports au nom de l’écologie produit donc un effet anti-écologique : on pousse les usagers vers l’automobile au moment où il faudrait les en détourner. Le confort thermique n’est pas l’ennemi de la transition ; il en est une condition.
Dans le bâtiment, le déni est poussé au point que l’expression qui désigne la résistance à la chaleur, et que l’on trouve dans nos réglementations thermiques ou dans les diagnostics de performance énergétique, c’est « confort d’été ». Un terme complètement inapproprié car il s’agit en fait d’une question de survie. Un récent rapport réalisé par soixante-cinq chercheurs issus de 46 institutions montre ainsi que 62 775 personnes sont mortes de la chaleur en Europe en 2024. [1] En vingt ans, les alertes sanitaires liées aux épisodes de chaleur extrême ont progressé de 318 % sur la même période.
La conséquence de ce déni est que notre parc immobilier public ou privé a été construit et rénové avec une priorité : la performance hivernale. Mais les dispositifs qui limitent les déperditions en hiver bloquent aussi la ventilation nocturne indispensable au rafraîchissement en été. En voulant éradiquer les “passoires thermiques”, nous avons produit des « bouilloires thermiques ». Selon des données du ministère de la Transition écologique reprises en mai 2026, environ 400 000 logements rénovés depuis 2019 présenteraient des risques avérés de surchauffe estivale.
Une climatisation bien dimensionnée, alimentée par de l’électricité décarbonée, utilisée de façon ciblée pour des populations vulnérables et des bâtiments à forte inertie thermique, n’est pas un luxe climaticide : c’est un dispositif sanitaire indispensable.
Construire une doctrine
La gravité de la situation actuelle nous impose donc de sortir d’un faux dilemme : pour ou contre la climatisation. Ce manichéisme empêche de construire ce dont nous avons besoin aujourd’hui : un cadre et une doctrine, non pas seulement sur la climatisation, mais sur la fraicheur en général, et les divers moyens de l’obtenir. Car il existe tout un éventail de technologie ou de solutions, qui se répondent et se complètent plutôt que de s’exclure. La ventilation (des vieux ventilateurs au plafond à des systèmes de VMC plus perfectionnées), la protection (volets extérieurs ou vélums, isolation, végétalisation), le refroidissement (géothermie de surface, réseaux de froid, pompes à chaleurs réversibles, et – seulement en dernier recours, la climatisation conventionnelle ou les monoblocs mobiles) ne s’opposent pas ; ils sont complémentaires.
Une doctrine contiendrait au moins trois points. Le premier définirait des cibles prioritaires : d’abord les établissements médicaux et ceux accueillant des personnes fragiles (comme les personnes âgées) puis les établissements nécessaires au maintien de l’activité publique, et enfin les autres situations. Le deuxième définirait une graduation de réponse pour ces différentes situations. À partir de quelle température activer la climatisation ou les autres dispositifs ? Le troisième recommanderait une arborescence de technologies et de solutions, adaptées à ces différents cas, et définirait des bonnes pratiques pour la construction ou le renouvellement. Tous ces points sont malheureusement absents du plan Canicule que vient de diffuser gouvernement : c’est une réaction à la crise et non pas un programme d’actions pour le futur. [2]
L’épisode parisien est un cas d’école. Il montre comment une attitude idéologique finit par capituler devant la physique. Et l’exemple des transports en commun montre qu’une autre méthode existait : fixer un cap, l’inscrire dans le renouvellement des équipements, et l’assumer. Il montre aussi que des transformations de cette importance prennent du temps et qu’il faut anticiper.
Finalement, lutter contre les vagues de chaleur dans une salle de classe, dans un bus, ou dans un logement social n’est ni de droite ni de gauche, ni écologique ni anti-écologique. C’est une question de santé publique.
Cet article a été publié (dans une version raccourcie) dans les Echos le 26 juin. https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/la-climatisation-ne-devrait-etre-ni-de-droite-ni-de-gauche-il-faut-construire-une-doctrine-de-la-fraicheur-2239192
[1] https://www.thelancet.com/journals/lanpub/article/PIIS2468-2667(26)00025-3/fulltex