Chaque été, le même scénario se répète – cette année un peu plus tôt que d’habitude. Les températures grimpent, la canicule s’installe, les niveaux d’ozone flambent et les appels à restreindre le trafic automobile se multiplient. C’est ainsi qu’en Ile-de-France, on vient de mettre en place la circulation différenciée. Les automobilistes sont désignés coupables.
Pourtant, la réalité est plus complexe — et les solutions proposées, souvent contre-productives.
En effet, l’ozone (O3) n’est pas émis directement par les pots d’échappement : il se forme sous l’effet conjugué du soleil et des fortes chaleurs, à partir de deux molécules : le dioxyde d’azote (NO2) et les composés organiques volatils (COV). D’où la coïncidence quasi parfaite entre les pics d’ozone et les épisodes de canicule.
Les automobiles sont accusées d’être responsables du pic parce que les moteurs thermiques émettent l’un de ces précurseurs : le dioxyde d’azote. Mais il y a une subtilité : elles émettent aussi une autre molécule, très proche le monoxyde d’azote (NO). Le premier participe effectivement à la création de l’ozone ; mais le second le détruit.
Résultat ? Restreindre la circulation en période de canicule peut, contre toute attente, aggraver la pollution à l’ozone. L’effet est modeste, il fonctionne différemment pendant les pics et hors des pics, mais il est documenté. Le Laboratoire Central de Surveillance de la Qualité de l’Air (LCSQA) – l’autorité nationale de référence en la matière, le confirme dans un rapport sur ce sujet : « La titration [la baisse de la destruction par les NOx] est le facteur principal de la hausse des moyennes annuelles d’ozone. » En d’autres termes : la qualité de l’air s’est tellement améliorée sur les 20 dernières années (les concentrations de NOx ont été réduites d’environ 40%) que cela fait remonter l’ozone. Et d’ailleurs, les concentrations de NO2 pendant le plein pic d’O3, était plutôt favorables (classées comme « moyennes », la deuxième meilleure catégorie). Il n’y a pas eu de pic de NO2 depuis au moins 2017 en Ile-de-France !
Ce n’est pas le seul effet paradoxal de l’amélioration de la qualité de l’air. Un autre effet contre-productif a été identifié par les scientifiques : la réduction des émissions de particules fines — une bonne nouvelle pour la santé publique — contribue au réchauffement climatique. Ces particules exercent en effet un effet « parasol » en réfléchissant une partie du rayonnement solaire. Leur disparition progressive lève ce bouclier thermique partiel. En nettoyant l’air, on a légèrement accéléré le réchauffement. Ce n’est pas une raison de ne pas réduire la pollution. Mais c’est une raison pour arrêter de dire des âneries.
Alors pourquoi certains continuent-ils à réclamer la circulation alternée pendant les pics d’ozone ? Voici deux hypothèses, qui ne s’excluent pas. La première est l’ignorance. La chimie atmosphérique est complexe. Il paraît logique que moins de voitures signifie moins de pollution. C’est vrai pour le NO2. Ça l’est beaucoup moins pour les particules (qui sont produites en hiver par le chauffage urbain). Ça l’est encore moins pour l’ozone.
La seconde hypothèse est politique. Désigner un coupable visible, mobilisateur, moralement connoté — la voiture — est une stratégie de communication efficace. Cela donne l’impression d’agir. Cela positionne du bon côté de la barrière. Peu importe que la mesure soit inefficace, voire contre-productive : l’essentiel est d’avoir été vu faire quelque chose.
On pourrait appeler cela de la démagogie environnementale. Au Moyen-Âge, on intentait des procès aux animaux — aux rats, aux chenilles, aux cochons — pour répondre aux épidémies ou aux mauvaises récoltes. La logique était la même : face à une menace que l’on ne maîtrise pas, désigner un responsable saisissable et le condamner. Cela rassurait la communauté. Mais cela ne faisait pas reculer la peste ou pousser les blés. La circulation alternée lors d’un pic d’ozone, c’est la version contemporaine de ce mauvais réflexe.
Si l’on veut réduire structurellement les pics d’ozone, il faut des stratégies au long cours pour réduire les émissions de COV — les composés organiques volatils — qui constituent l’autre précurseur majeur de l’ozone. Leurs sources sont multiples : solvants industriels, peintures, produits ménagers, agriculture. Mais il faut reconnaitre une chose : le paramètre principal des pics d’ozone est la multiplication des épisodes de canicules. Et là-dessus, nous sommes largement désarmés : le changement climatique est principalement déterminé par les émissions hors de nos frontières. Réclamer la circulation alternée lors d’une canicule, c’est donc favoriser la confusion dans l’opinion publique, et épuiser la légitimité des politiques environnementales sur des mesures qui ne fonctionnent pas.
Les effets paradoxaux — l’ozone qui augmente quand la pollution de NOx baisse ou le réchauffement qui s’accélère quand les aérosols disparaissent — ne sont pas des arguments contre la lutte contre la pollution. Au contraire, ils viennent valider l’efficacité des efforts que nous avons consentis dans les années passées. Mais nous sommes désormais dans une phase où les gains faciles sont derrière nous et où les arbitrages produisent des effets systémiques. C’est précisément pour cela qu’il faut des politiques publiques sérieuses, construites sur la science, et non des imprécations médiatiques qui donnent bonne conscience sans changer quoi que ce soit. La complexité n’est pas un obstacle à l’action publique : elle en est la condition.
Article publié dans LaTribune le 29 mai 2026. (avec quelques petites modifications)